

















C’est avec son cœur et sa sensibilité que la soprano Patricia Petibon nous propose un voyage à travers les styles, de l’Espagne (Granados, De Falla) au Brésil (Villa-Lobos) . Pour son troisième album chez Deutsche Grammophon, elle nous emmène, par ses Spanish arias and songs, dans la mélancolie, reflet de l’Espagne elle-même.
Patricia nous raconte son histoire d'amour avec la culture espagnole ainsi que son amour pour la musique classique qu'elle a clairement envie de dépoussiérer... c'est parti !
Bonjour Patricia et bienvenue sur PTiTBloG. Tu présentes aujourd'hui un nouvel album Melancolia : pourquoi avoir choisi cet univers ibérique pour ce nouvel album ?
Je pense que cela vient de très loin, d'un gros travail car en tant que chanteuse, je me suis très très vite intéressée à cette culture. Lorsque j'étais étudiante, je me suis intéressée à la peinture sublime de Vélasquez, Miro, Picasso ou encore Goya ...
C'est un pays assez fascinant dans ses racines car il y a une sorte de sauvagerie, quelque chose de très brut, ancré dans le drame. Il y a aussi du raffinement, une pudeur. On sent cela dans la musique comme dans la peinture de Goya : c'était un peintre moderne pour l'époque, presque un photographe. Il disait que dans la nature, il n'y a que du noir et du blanc.
Dans la musique que j'ai choisie et qui parcourt le XXème siècle, on sent cette dualité entre la noirceur et la luminosité.
Comme je recherche toujours des contrastes et une théâtralité forte entre le blanc et le noir, c'était pour moi le moment idéal d'imprimer sur un disque ma passion pour l'Espagne et ce voyage ibérique qui m'a longtemps accompagnée.
Pourquoi avoir choisi d'intituler cet album Melancolia ?
J'ai choisi Melancolia comme titre car la mélancolie apparaît avec le romantisme. Elle apparaît comme une théâtralité toujours liée à la perte.
C'est peut-être aussi un moment de ma vie où je suis plus mélancolique également.
Dans la musique espagnole, c'est quelque chose qui est très fort et est présenté d'une façon très intéressante.
J'ai demandé aussi à un compositeur contemporain de m'écrire Melodias de la Melancolia d'où le choix du titre .
Tu n'hésites pas à mélanger airs d'opéra et flamenco. Cela fait appel à des techniques de chant complètement différentes...
J'ai souhaité avoir de la musique savante c'est à dire des oeuvres classiques par des grands maîtres comme Granados ou Villa-Lobos. Mais je ne suis pas une chanteuse de flamenca donc je n'imite pas le flamenco.
J'ai souhaité travailler avec des musiciens populaires : un guitariste de flamenco, un percussionniste car c'était essentiel d'ouvrir sur ce que sont les racines de cette culture populaire.
J'ai demandé aussi à un guitariste classique d'accompagner les Maja qui ont un lien avec la peinture de Goya : Granados s'est inspiré des Maja de ce dernier.
Souvent dans les disques classiques, il y a quelques airs classiques d'Espagne mais j'ai voulu pousser un peu plus loin cette aventure car je suis fascinée par le son, les racines...
J'estime que tous les compositeurs savants ont été inspirés par la musique populaire. Je n'ai pas voulu imiter mais ressentir la culture espagnole.
Si je voulais imiter le chant flamenco, je n'y arriverai pas. Ce n'est pas mon histoire. Ce sont des chanteurs qui ont une technique très particulière. Ils ont un sens de la modulation très précis, c'est extraordinaire. Je découvre tout un monde que je ne connais pas.
Je suis capable d'oublier ce que je suis en enlevant mon vibrato de chanteuse lyrique et d'être avec une voix sans effet.
Ce mélange des genres : une volonté d'ouvrir le monde de la musique classique à tous ?
Ma voix est comme elle est et j'ai la capacité de la changer. Ce qui est important est de transmettre les choses avec une grande spontanéité.
Lorsque je suis sur scène, j'essaye de donner. J'aimerai que la musique classique soit plus diffusée car on a une mauvaise image de cela. Il y a beaucoup de personnes qui ont envie de découvrir et il faut aller vers des choses que l'on ne connaît pas : c'est la seule manière de s'éduquer et de comprendre les autres.
Il est vrai que pour y aller, il faut avoir un petit déclic. Voilà pourquoi il faut que la musique classique soit abordée à la maternelle, qu'il y ait des échanges avec l'opéra ... Il faudrait que l'art soit plus présent dans nos vies surtout à la télévision. Aujourd'hui c'est comme si la culture devenait une denrée rare.
N'ayez pas peur d'entrer dans une salle d'opéra, ce n'est pas réservé aux costards/cravates. C'est réservé aux gens qui sont curieux, qui ont envie de découvrir.Il faut oser franchir les barrières même si l'on a peur culturellement de ne pas être à sa place.
L'art est la seule chose qui nous ouvre aux autres et à la compréhension de la vie.
Peux-tu nous parler de l'enregistrement de cet album ?
Dans le classique, on aime avoir des prises entières. Il faut aussi une certaine fraîcheur dans la voix donc on ne peut pas chanter au-delà d'un certain nombre d'heures car c'est très technique.
On utilise une partie des cordes vocales comme un athlète. Un chanteur de pop va être enfermé dans un studio, va faire du recording ... je ne dis pas que c'est facile, c'est autre chose, une autre façon d'aborder la voix. Un chanteur d'opéra ne peut pas fumer comme pour ma voix qui est assez aigue et assez fragile aussi bien aux intempéries qu'à la climatisation. C'est une lutte contre les éléments. C'est parfois un vrai carmel avant les opéras. Cela peut basculer d'un jour à l'autre. On apprend à vivre avec cette chose qui ne se dompte pas.
Généralement on ne recherhe pas du hachis-parmentier (rires). La chose la plus compliquée dans un disque est d'aller vers l'émotion. C'est l'énigme car on n'a pas l'adrénaline du public. Quand on monte sur scène, il se passe autre chose, le corps et l'esprit se transforment. Les ondes passent différemment. Vous allez au- delà de vos limites. Vous répondez à l'instant.
Tu présenteras cet album sous la forme d'un récital. Comment appréhendes-tu cet exercice ?
Le récital fait partie de mon quotidien. C'est quelque chose que j'aborde toujours avec une grande joie et un certain état d'esprit. Il y a une construction, il peut y avoir des surprises.
Pour ce récital, le concert commence avec le guitariste de flamenco et ensuite l'orchestre arrivera progressivement pour aborder les oeuvres de Ravel très belles, voluptueuses. Ensuite il y aura les mélodies que l'on m'a écrite et j'enlèverai ensuite ma veste de chanteuse d'opéra. Je vais ouvrir un autre espace pour la musique populaire.
En tant que chanteuse classique, j'ai des règles mais je souhaite m'en échapper car je ne suis pas très académique. Je ne suis pas quelqu'un de sage, je ne l'ai jamais été. Même si jai intégré les grandes institutions, je me suis toujours sentie un peu à part même si bien comprise par l'institution. Cela fait partie de mon état d'esprit et de l'idée que je me fais de l'art et de la musique en général.
Le concert va s'ouvrir vers quelque chose de festif. On va entendre autre chose. On a besoin de surprises dans un concert et ce répertoire permet cela. C'est jubilatoire. C'est presque plus jubilatoire que de chanter de temps en temps de l'opéra.
Dans les récitals, je me suis toujours démarquée car je joue avec le public, j'ouvre les fenêtres. Je laisse passer les courants d'air car on en a besoin. Cela m'est souvent reproché. On ne comprend pas ma démarche qui n'en est pas une mais qui est juste une nécessité pour moi.
Pour terminer, un dernier mot pour nos lecteurs ?
Soyez curieux dans la vie. Que l'on ne nous impose pas une certaine curiosité. Ce qui est très effrayant actuellement est que tout passe par le virtuel, le cinéma alors qu'il y a encore beaucoup de choses à découvrir dans le théâtre vivant.
Merci beaucoup Patricia d'avoir répondu à nos questions. On rappelle que ton album "Melancolia" est toujours disponible dans les bacs ainsi qu'en téléchargement légal.
Visionnez le clip de Nin Y Castellanos :
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